Le courage d’informer : Antoine Assale Tiemoko, le ‘’justicier’’ d’Abidjan


Dans la panoplie des écrits qui fâchent, ceux du journaliste Antoine Assalé Tiémoko sortent du lot. Dans son pays, la Côte d’Ivoire, son journal, l’Éléphant déchaîné, utilise la satire pour dénoncer l’injustice, la corruption, les malversations et autres maux. La satire, ce genre à la fois sérieux et impertinent, mais essentiel à un débat démocratique ouvert est pourtant admise dans le métier de journaliste qu’il exerce. Mais, la plume d’Antoine Assale ne se déchaîne qu’après avoir été trempée dans l’encrier d’une investigation poussée, au nom du principe de l’information vraie.

Dans des sociétés où les journalistes dévoilent des scandales, portent à la lumière du jour des secrets que certains préfèreraient garder ensevelis, l’acte d’informer devient risqué. Antoine Assale Tiémoko en a payé le prix : arrestations, condamnations, poursuites en diffamation, tentatives de meurtre, multiples va–et- vient à la Brigade de Recherches de la Gendarmerie nationale.

 

Je continue, je n’ai pas le choix. Le choix de rester debout pour défendre les droits humains, le droit des citoyens ivoiriens à une information vraie et documentée

 

 

 

 

Celui qui voulait devenir magistrat fait régulièrement face à la justice. Un procès en diffamation et outrage avait été intenté contre L’Eléphant Déchaîné entre 2014 2015, finalement gagné par le journal. D’autres ont été annoncés.

Le style du journal lui vaut aussi d’être convoqué parfois devant le Conseil national de la presse (CNP), le régulateur de la presse ivoirienne, lui reprochant par exemple un jeu de mots sur le président Alassane Ouattara après l’augmentation du prix du gaz domestique.

Aujourd’hui plus que jamais, Assalé poursuit son travail. « Je continue, je n’ai pas le choix. Le choix de rester debout pour défendre les droits humains, le droit des citoyens ivoiriens à une information vraie et documentée, le droit de savoir des citoyens, pour l’évolution de la société et de la démocratie ivoiriennes. »

Surnommé le « Justicier d’Abidjan » par l’hebdomadaire Jeune Afrique, nombreux sont ceux qui, en Côte d’Ivoire, s’estimant victimes d’abus de toutes sortes, comptent sur Assalé Tiémoko et son journal, pour retrouver l’espoir.

 

C’est aussi sans doute pour cela qu’il maintient un lien étroit avec des journalistes du « Le Canard Enchaîné » et, surtout avec Edwy Plénel, le cofondateur et Président de « Mediapart », et intervient sur Radio France Internationale (RFI) ou d’autres médias internationaux. « Parler, s’exprimer est une sorte de protection. Si on se tait, on est mort, » avance le journaliste. 

N’empêche, il reste dans le viseur de certaines personnes parfois haut placées qui n’ont pas intérêt à ce que certaines choses tombent entre les mains du public. C’est d’abord sous le régime de l’ancien président Laurent Gbagbo qu’il a pour la première fois été arrêté et accusé d’outrage et de diffamation après la publication d’un article sur la justice en Côte d’Ivoire. Après cinq jours de détention, il a été jugé et condamné à 12 mois de prison ferme. A la fin son séjour carcéral, il s’engage à défendre les droits des détenus en créant l’association SOS Justice Côte d’Ivoire, en 2009.

Depuis lors, le rouleau compresseur des menaces et intimidations n’a cessé de cibler ce journaliste, père de trois enfants. En décembre 2014, Assalé échappe à une tentative de meurtre. Un véhicule qui l’a suivi depuis son domicile alors qu’il se rendait à pieds à son bureau tente, à deux reprises, de le renverser, à 6h30 du matin. L’affaire fait grand bruit, des médias internationaux en parlent. Assalé Tiémoko travaillait sur un dossier concernant un marché de gré à gré octroyé à une multinationale. Deux plaintes contre X sont déposées à la suite de cette tentative de meurtre, sans résultat.

‘’Depuis septembre 2016, suite au deuxième cambriolage de nos bureaux, je suis sous protection rapprochée, Je menais une enquête sur la filière anacarde. Seuls les dossiers et le matériel contenant des éléments de l’enquête ont été dérobés. Lorsque j'avais écrit aux personnes incriminées sur les dossiers de mes enquêtes, j'avais reçu des sms et appels d’anonymes disant : “on va vous éliminer ", explique Assalé.

Il ajoute : « Le premier cambriolage a eu lieu en février de la même année. J’ai dû déménager à trois reprises en l’espace de deux ans. Il y a six plaintes que nous avons déposées. Elles sont toutes restées sans suite, pour le moment. On ne nous a même pas entendus, ne serait-ce que pour faire semblant. Mais on ne désespère pas…»

Assalé ne se déplace plus, ni à Abidjan, ni à l’intérieur du pays, sans une protection rapprochée. Mais cette surveillance rapprochée pourrait compromettre son travail d’investigation. 
La trajectoire de ce journaliste et de l’Eléphant Déchainé a été parsemée de propositions de « corruption via des acteurs du secteur de la presse ou d’autres personnes avec qui vous entretenez plus ou moins des relations ». Ces dernières s’improvisent alors « négociateurs » et demandent à Assalé et à son journal de ‘’ mettre la balle à terre’’, ou d’accepter ‘’un pacte de non-agression’’. Ce qui fait dire à Assalé : ‘’On te propose de l’argent, et si tu n’acceptes pas l’offre, ils passent aux intimidations diverses.’’

Ce défenseur des droits humains et de la liberté de la presse aurait été moins exposé si chaque lièvre soulevé par l’Eléphant Déchaîné donnait lieu à des enquêtes approfondies par les autorités. ‘’ On publie des articles et il n’y a pas de réaction de la part des autorités. Les personnes ciblées estiment donc qu’il n’y a pas d’effet. Une raison suffisante pour nous faire payer nos révélations,’’ reconnaît Assalé. 

Assalé affronte avec courage cette situation, qui a pourtant dissuadé plus d’un journaliste de se faire recruter par l’Eléphant Déchaîné. Les membres de sa famille nourrissent également de grandes appréhensions. 

« Mon fils de 9 ans est toujours stressé depuis qu’il a entendu à la radio que j’avais été victime d’une tentative d’attaque physique. Cela m’oblige parfois à traiter certains dossiers avec une extrême précaution et cela dilue aussi certaines révélations. C’est une forme d’autocensure mais une autocensure justifiée. A quoi sert-on en effet lorsque l’on n’est plus en vie, surtout dans un contexte où les personnes incriminées par nos enquêtes savent que rien ne leur arrivera,» s’interroge-t-il.

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